Le billet de rentrée : la morne plaine des nouveaux programmes de français, cycle 3
Par Eveline, samedi 14 juin 2025 à 18:17 :: Education, Ecole et Pédagogie :: #593 :: rss
Mornes effectivement, ces nouveaux programmes, publiés en décembre dernier, sont censés, équiper les enfants des savoirs nécessaires à l'entrée au collège, en sixième.
Malheureusement on en est loin et cet objectif n'est nullement rappelé dans le texte proposé.
Pour le ministère, c'est donc, apparemment, sans importance.
Ce en quoi il se trompe.
Malheureusement on en est loin et cet objectif n'est nullement rappelé dans le texte proposé.
Pour le ministère, c'est donc, apparemment, sans importance.
Ce en quoi il se trompe.
Les programmes, comme tout ce qui concerne l'école, ont pour tâche d'aider les collègues à atteindre des objectifs évidents, éclairant la cohérence de chacune des décisions qui seront prises.
Mais quand on les lit, c'est une immense colère, rentrée, qu'ils déclenchent chez le lecteur d'aujourd'hui, notamment quand ce lecteur va retrouver sa classe demain.
Comment, dans des temps, secoués de partout par de nouveaux outils d'enseignement, que tout le monde ne maîtrise pas vraiment, qui ouvrent des possibilités nouvelles, à peine imaginables il y a un an ou deux, peut-on sans honte proposer des programmes si platement traditionnels, sans un mot pour tout ce qui est en train de bousculer les habitudes scolaires ?
Un texte proprement scandaleux, sans projet aucun, qui entonne la ritournelle des programmes habituels, comme si rien ne s'était passé.
On y retrouve même les absurdités habituelles, affirmées de façon péremptoire : c'est ainsi que dès les premières lignes du texte, on trouve cette affirmation sans nuance, fort dangereuse de surcroît :
"Au cycle 3, la lecture vise toujours l’automatisation du déchiffrage, notamment pour les élèves les plus fragiles."
Une phrase qui pose des contre-vérités, maintes fois dénoncées sur ce blog :
* que le déchiffrage serait nécessairement la première étape de l'activité de lecture, et de son apprentissage, ce qui est faux ;
* que les enfants "fragiles" (?) ne peuvent l'éviter...
Or, il est prouvé, depuis longtemps que le déchiffrage, qui focalise le regard sur les mots, empêche de comprendre, puisqu'il empêche l'exploration d'ensemble du texte. Il est donc faux de dire qu'il serait une aide pour des élèves "fragiles" : bien au contraire, leur "fragilité" n'en sera que plus longtemps un obstacle à toute évolution de leurs habitudes. Ce serait, ni plus ni moins, les condamner à n'être jamais lecteurs.
D'aucuns diront que c'est probablement le résultat cherché... Et ils n'auront sûrement pas tort. Voilà pourquoi, c'est un ordre auquel il ne faut absolument pas obéir.
On le sait, c'est tout le contraire : il importe de donner d'emblée les bonnes habitudes, avec les aides nécessaires, celles du vrai lecteur, qui ne passe pas par le déchiffrage, mais commence par l'exploration du texte entier, pour formuler des hypothèses de significations d'ensemble, avant d'entamer une lecture linéaire.
Tout ceci a été déjà dit et redit... Mais sans doute insuffisamment relu...
On observe que ces programmes ne parlent pas que de lecture visuelle : la lecture de communication, la lecture, dite à voix haute, la grammaire et l'orthographe y sont détaillés et précisés, sans éviter, les contresens habituels.
Pour ce qui est de la première, elle est comme d'habitude présentée comme un autre façon de lire, sans explications : une variante, pour changer ?
Chacun sait qu'il n'en est rien.
Si cette autre forme de lecture existe, c'est qu'elle a une fonction ! Certes, on comprend que celle-ci ne soit jamais évoquée : on n'en parle quasiment jamais en classe !
Lire à haute voix, n'est pas une variante de la lecture, c'est une autre situation de lecture,qui n peut exister qu'après et à partir d'une lecture visuelle préalable, et dont la fonction spécifique est de communiquer, à d'autres, le texte qu'ils n'ont pas sous les yeux, pour permettre à des personnes qui souhaitent ou ont besoin de le connaître, d'en prendre connaissance tout de même. Or, cette fonction n'est jamais rappelée aux élèves, ni mise en œuvre, ouvertement, dans les moments de lecture.
C'est pourquoi il importe de rappeler que les moments de lecture à voix haute doivent être organisés de manière fonctionnelle, intelligente, c'est à dire toujours après une lecture visuelle, dûment clarifiée et comprise.
Comme il importe également que la situation proposée soit utile et intéressante à tous, il est important, par exemple, que lorsqu'un élève, ou le maître, lit le texte à haute voix, tous les autres élèves ferment leur livre pour pouvoir écouter... On ne lit pas pendant qu'une personne lit à haute voix ou parle : c'est de la pure impolitesse !
il est tout aussi essentiel que celui qui lit ne reste pas à sa place où il tourne le dos aux trois quarts de ses camarades : tout lecteur à haute voix doit venir se placer au bureau, pour bien voir tous ses camarades, car c'est une communication et que c'est à eux qu'il s'adresse. Cela rendra possible l'installation d'un petit débat à la fin de la prestation, sur les qualités de celle-ci et comment elle pourrait être améliorée.
Rappelons également un détail, jamais mentionné dans ces programmes, qui est que la lecture à voix haute, étant une lecture de communication, doit se faire en regardant très souvent les auditeurs : sinon, ceux-ci n'écoutent pas...
Cela demande, évidemment un apprentissage, loin d'être facile : il faut en effet, pour pouvoir regarder parfois les auditeurs, être capable de mémoriser les mot à dire pendant ce regard. C'est la principale difficulté de cette activité.
C'est pourquoi je trouve déplorable que l'on continue à faire lire à haute voix, en gardant le nez dans le texte.
Sur l'écriture, je regrette que ne soit aucunement évoqué le fait, évident pourtant, que dans un délai fort court, tout ce qui s'écrit, même en classe, le sera sur clavier. C'est déjà le cas dans les grandes classes : cela va arriver très vite dans les petites. Il importerait que la gestion de cette question se pose rapidement dans les textes officiels, où pourtant il n'en est nullement question, pas plus qu'il n'est question de l'intelligence artificielle, dont, apparemment, les auteurs n'ont jamais entendu parler, et qui va bouleverser considérablement la pédagogie de l'écriture.
N'oublions pas que tous les enfants ont maintenant tous un portable, qu'ils savent manœuvrer mieux que leurs parents...
Une fois de plus le texte officiel tient à "dater", avec un retard, certes habituel, mais qui jette un énorme discrédit sur l'équipe dirigeante de l'école.
Par exemple, et sans craindre le ridicule, il va jusqu'à affirmer que "la maîtrise de l’écriture cursive reste essentielle". Il suffit d'ouvrir un peu les yeux et les oreilles pour comprendre qu'il n'en est rien, que l'école va rapidement être dépassée par une réalité qui va lui nuire, et qu'elle sera, plus vite qu'elle ne le croit (mais trop tard, quand même), contrainte de modifier son point de vue.
L'écriture manuelle restera un apprentissage au CP de l'école primaire, puis, dans les classes suivantes, pour les "brouillons", les notes prises en classe et la création écrite, sans oublier le courrier personnel, mais dont on sait bien qu'il se fait déjà beaucoup sur des portables ...
En revanche, pour ce qui est de la production écrite, il est impensable d'oublier l'existence de l'intelligence artificielle, qui va profondément en bouleverser les habitudes pédagogiques. Or, produire des écrits est est une activité fondamentale dans la poursuite des études, qui repose sur des notions importantes, comme celles de "correction", de réécriture, le premier jet de l'écriture étant rarement conservé : l'intelligence artificielle devrait y jouer un rôle capital... si une formation est prévue pour les enseignants. Si tel n'est pas le cas, les enseignants risqueront fort de devoir assumer devant leurs élèves un retard mortel pour leur autorité...
Ecrire n'est pas seulement un acte de création, c'est aussi, un moyen de communication à distance. Pour les auteurs, l'écriture n'est vue que sous l'angle de la création, angle important mais qui n'est pas le seul : écrire est aussi le moyen essentiel de communication avec des partenaires absents, même si les technologies nouvelles proposent aujourd'hui une grande diversité de moyens nouveaux.
Quoi qu'il en soit, et quelle que soit la diversité des canaux utilisés, communiquer par écrit exigera toujours une transformation du message, liée aux contraintes de le communication à distance. Impossible de transcrire, tel quel, ce qu'on dirait oralement : l'écrit est compris par les yeux et non par les oreilles. Dès que l'on doit écrire un message, que l'on pensait pouvoir dire oralement, on le transforme automatiquement pour qu'il soit ainsi compris.
D'où l'importance de la correspondance scolaire, mise au point par Célestin Freinet, qui semble avoir été bien oubliée par les auteurs de ces programmes, à la mémoire très courte et souvent bien vide...
Avec ou sans l'intelligence artificielle, communiquer à distance inclut le fait de produire un "écrit", c'est-à-dire une manière particulière de dire ce qu'on à dire, en choisissant les mots qui apportent toutes les précisions nécessaires à la compréhension du futur lecteur, précisions indispensables ici, alors qu'à l'oral, elles seraient évidentes, par le caractère immédiat de la communication.
Le chapitre sur la grammaire (pauvre grammaire si mal traitée, et si maltraitée !) est, comme d'habitude, une suite de notations traditionnelles, non commentées, révélant, s'il en était besoin, l'océan d'ignorance de leurs auteurs sur la question.
Aussi est-il nécessaire de revenir sur ce sujet, peu aimé malheureusement de beaucoup, enseignants ou non, et très mal enseigné, alors qu'il est tellement important..
J'aimerais que nos lecteurs nous posent des questions aussi sur ce thème, passionnant pour moi, et si peu compris.
A suivre, donc !
Et, pour tous, une bonne fin de vacances, pour une bonne rentrée, lundi !
Commentaires
1. Le samedi 6 septembre 2025 à 23:26, par David
2. Le samedi 4 octobre 2025 à 10:12, par Franck
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