Il est peu contestable que l'orthographe pose de vrais problèmes d'enseignement, tellement même, qu'on a bien du mal à trouver des propositions claires sur ce point : ce qui a été trouvé jusqu'ici, et qui a grande presse ces temps-ci, outre les moyens de l'évaluer, avec la fameuse dictée, et ses formes diverses, ce serait de la "simplifier" !
Je trouve difficile d'imaginer système plus incongru que cette proposition : il faut être bien ignorant du fonctionnement des phénomènes de masse, pour avoir une idée pareille : l'orthographe est fixée dans les programmes scolaires ; elle est fixée aussi dans les yeux des lecteurs, notamment dans ceux des élèves. Nous ne sommes plus à l'époque de Malherbe, où l'écriture était le fait que quelques dizaines de "lettrés": aujourd'hui tout le monde écrit et lit. Une nouvelle orthographe sera illisible pour une majorité de lecteurs. Ensuite, je pense que ce projet est loin de faire l'unanimité, et, en admettant qu'une information importante ait pu convaincre un maximum de lecteurs, le temps que tout le monde soit au clair et bien d'accord sur les détails d'un tel projet, nous aurons, tous, le temps de mourir deux trois fois, avant d'obtenir un consensus de l'immense famille de ceux qui écrivent, et ont des opinions sur la question.
C'est pourquoi, je trouve beaucoup plus sage et plus sûr, de s'en tenir à l'orthographe actuelle, bloquée définitivement dans les textes officiels, et les Bibliothèques parisiennes, comme la BNF, la bibliothèque Sainte Geneviève, celle du Centre Pompidou etc...pour aider les élèves sur cette difficulté, pour eux, de l'écriture.
Ce qu'il faut, c'est définir un enseignement efficace, c'est-à-dire plus aidant pour les élèves que les dictées, qui n'ont rien d'un "enseignement" puisqu'elles se contentent d'évaluer (très mal ) les connaissances orthographiques des élèves.
Or, et c'est ce qui est le plus préoccupant, c'est qu'on chercherait en vain, des exemples d'activités destinées à "enseigner l'orthographe française". Comme c'est la fameuse dictée, qui remporte la palme du travail d'orthographe, cela entraîne un curieux constat : enseigner en évaluant !
Etrange organisation qui ne semble pas déranger le public, enseignant ou non, persuadé que la célèbre dictée, souvent assénée au retour des vacances, voire comme punition, en cas d'agitation excessive, est un remède miracle. C'est, du reste, le seul domaine où l'évaluation est considérée comme un moment d'apprentissage, ce qui est manifestement un joli contresens.
Une fois de plus, on confond "apprentissage" et vérification de savoirs"... qui, ici, comble du n'importe quoi, n'ont pas été appris" !
On note, en effet, et avec étonnement, que si l'on a de nombreux exemples de séances d'apprentissage des mathématiques, ou des sciences, on en cherche vainement pour l'orthographe.

Pourtant, comment peut-on évaluer, ce qui n'a pas été construit ?
On voit bien qu'une question manque ici : l'orthographe est-elle un savoir comme les autres ?
En fait, pas tout à fait.
La grande spécificité de ce savoir, c'est qu'il n'est pas purement intellectuel : ce qu'une erreur dérange dans un texte, ce n'est pas l'intelligence ni les connaissances, c'est le REGARD, qui, chez ceux qui la maîtrisent, rend insupportable le spectacle d'un texte erroné. Une anecdote vécue par l'enfant que j'étais en 1942 (j'avais dix ans ) en est un petit exemple amusant.
C'était pendant la guerre, avec son lot de privations et de peurs : le moindre achat exigeait des heures de queue. Avec ma mère, ce jour-là, nous "faisions la queue", pour un achat domestique quelconque, et ça avançait très doucement. Au bout d'un moment, nous sommes passées devant un écriteau portant les mots suivants : "magasin fermé, exepté le mardi". Ma mère, qui venait de jeter un coup d'œil sur cet écriteau, — on avait le temps de regarder autour! — se saisit alors, et sans réfléchir du tout, du morceau de craie qui était à côté, et ajouta le "c" qui manquait.
Réflexe d'institutrice... Qui ne passa pas inaperçu, chez ceux et celles de la queue...

Cette petite anecdote illustre bien l'importance du regard, dans la connaissance de l'orthographe, car ce n'est pas la réflexion qui a provoqué ce geste, c'est la gène visuelle qu'une erreur provoque chez ceux qui maîtrisent l'orthographe. On peut même dire que cette gêne est un marqueur de maîtrise : le pouvoir de gêne est même tel, qu'une quantité d'erreurs orthographiques dans un bout de texte, finit par brouiller le regard et les savoirs de celui qui lit, telle ma prof de mère, évoquée plus haut, qui après avoir corrigé une trentaine de copies de géographie, jaillit tout à coup de son bureau, en suppliant : "dites-moi, car je vais devenir folle, comment s'écrit "méditerranéenne"... Quand la diversité des façons d'écrire est trop grande, le regard se brouille... Redoutable adjectif avec ses doubles consonnes qu'on ne sait pas trop où mettre.

Que conclure de ces constats sur la manière de l'enseigner ?

Je pense que ces exemples apportent déjà quelques réponses intéressantes et notamment le fait que l'orthographe n'est pas vraiment un "savoir intellectuel" comme les autres, c'est plutôt une IMAGE, à laquelle les yeux sont habitués.
C'est du reste pourquoi, elle est le seul savoir pour qui les erreurs ne sont point à corriger, mais à oublier complètement. Je suis, en effet, convaincue que "corriger" les erreurs de la dictée, ou de tout autre écrit, ne sert à rien, ou pire, aggrave les difficultés des élèves, en laissant les erreurs brouiller leur regard. Dès l'instant où le savoir est dépendant du regard, tout ce qui dérange ce regard doit être supprimé. Le texte de la dictée doit être jeté avec ses erreurs, et on doit garder dans ses archives le texte sans erreurs, pour activer la mémoire visuelle du "bon" texte.

Une autre conséquence apparaît ici : faire un sort important à l'orthographe des productions écrites d'élève, dans les autres disciplines, est plus dangereux qu'utile, tout simplement parce que éclairer les erreurs d'orthographe a pour effet de les installer dans le regard, et reste donc nocif pour l'œil orthographique des élèves. La solution, c'est, tout simplement, de les rectifier sans longs discours : l'objectif ici, c'est que les élèves ne voient plus d'erreurs dans leurs cahiers : on le sait : tout travail de "correction" des erreurs, effectué ensemble, en classe, des écrits et des dictées est nocif au regard orthographique des élèves.
Savoir orthographier est complètement dépendant du regard, ce qui rend indispensable de protéger ce dernier, au maximum, de toute pollution visuelle, si bien que, éclairer les erreurs, même pour les corriger, est une forme de catastrophe. C'est là un fait oublié, voire, ignoré complètement par des enseignants, qu'une tradition coriace s'obstine à considérer comme relevant du raisonnement et de la connaissance, ce qui est faux : étant le visage de la langue écrite, l'orthographe dépend essentiellement de la mémoire visuelle.
C'est du reste pourquoi, on peut dire que faire "corriger" les erreurs de la dictée, par les élèves, non seulement ne sert à rien, mais aggrave les difficultés des élèves, en rendant les erreurs mémorisables. Dès l'instant où le savoir est dépendant du regard, il faut jeter à la poubelle tout écrit avec ses erreurs, et ne garder dans ses archives, que le texte sans erreurs, pour activer la mémoire visuelle du "bon" texte.

J'entends d'ici l'objection : "mais alors, on n'évalue pas l'orthographe des élèves ?"
Bien sûr que non : l'orthographe n'est pas à "évaluer", parce que l'objectif n'est pas qu'ils aient des connaissances sur l'orthographe, mais qu'ils en arrivent à ne pas supporter visuellement une erreur. Pour que les élèves maîtrisent l'orthographe, il faut avant tout protéger leur regard orthographique. Il faut donc éviter absolument qu'ils voient des erreurs, si l'on veut — et c'est l'objectif de ce domaine d'enseignement — qu'une erreur, devienne pour eux une gêne insupportable.
Pour cela, on va travailler sur des écrits sans erreurs et noter ce qui les caractérise : on va fabriquer des fiches "pense-bête", sur les orthographes trop souvent oubliées et faire en sorte que la documentation orthographique soit constamment à la libre disposition des élèves pour qu'ils puissent vérifier, à tout moment, l'orthographe de tout ce qu'ils ont à écrire. C'est infiniment plus important que perdre son temps à l'évaluer.
Et tant pis si je choque mes lecteurs, mais l'évaluation du savoir orthographier ne sert rigoureusement à rien de positif : ou bien c'est sans erreurs, ou bien, s'il y en a, alors il faut qu'elles disparaissent... Les jugements nuancés et précis n'ont absolument rien à y voir, et les notes ne peuvent être ici que des contresens.
Le traitement pédagogique de l'orthographe est sans rapport avec celui des autres disciplines : c'est tout ou rien !
D'où le caractère inadapté des évaluations venues d'en haut : celles-ci doivent toujours se faire avec les acteurs, lorsqu'ils le souhaitent, et toujours, sous forme de jeux, avec les corrigés en mains : le seul objectif possible ici, c'est de faire une mise au point pour soi, avec la question : j'en suis où en orthographe ?
Dans ce domaine, en effet, plus encore que dans les autres, l'évaluation ne peut venir que des élèves, évidemment en accord avec l'enseignant. Ce sont eux, qui connaissent leurs besoins ici, mais il va de soi qu'il doivent être aidés dans cette tâche.
Du reste, je suis convaincue que la note pour l'orthographe est une pratique parfaitement incongrue. Il suffit que chaque élève compte le nombre de ses propres erreurs, sur chaque écrit, en les camouflant d'un trait sur le texte : inutile de les transformer en "notes", ce qui ne servirait à rien, qu'à blesser les élèves. La seule et vraie urgence, au contraire, est que le regard orthographique des élèves soit protégé : il doit, quand il feuillette son cahier d'orthographe, ne jamais y voir des mots mal orthographiés. Seulement, pour lui-même, il est bon de compter ses erreurs pour repérer ensuite ses progrès : c'est à lui à faire ce repérage et pas du tout à l'enseignant.
Il faut que les responsabilités basculent sur les élèves, si l'on veut que l'école soit le lieu où la démocratie s'apprend. N'oublions jamais que c'est là l'apprentissage majeur, dont elle est chargée.
Je ne vois pas comment il pourrait se faire si on ne sort pas complètement et définitivement de l'école infantilisée et infantilisante que nous avons toujours connue et que nous connaissons encore, dans bien des endroits.
Le travail de groupe en est une entrée, mais il faut aller plus loin : il n'est d'apprentissage que construit par les apprenants, quel que soit leur âge, et l'enseignant n'est qu'une aide à cette construction.
ll faut donc une école où les élèves sont, avec l'enseignant, les maîtres d'œuvre de leurs apprentissages...
Alors ouvrons-la toute grande.