Depuis pas mal d'années, je suis, à chaque rentrée, navrée de voir que ce moment, essentiel pour tous les enfants, est aplati et souvent sali, par un démarrage morne, sans projet, et sans enthousiasme, tristement semblable aux précédentes rentrées, alors que ce moment si important devrait être un bain de lumière, d'idées nouvelles, d'enthousiasme, d'organisation repensée et améliorée du travail, vers une conception toujours plus intelligente, plus ouverte, plus démocratique de l'école et du travail qu'elle propose.

Avec le texte proposé en décembre 2025, on est loin de certaines rentrées du passé (années 68-85), pleines de propositions nouvelles, audacieuses, reposant sur un travail collectif approfondi, appuyées sur des données scientifiques nouvellement découvertes, faisant apparaître des besoins ignorés jusque-là, et qui remettaient en question les habitudes traditionnelles, comme le fait (oublié totalement aujourd'hui), que l'année est une durée bien trop courte, pour servir de base à une organisation efficace du travail d'apprentissage : les enfants n'ayant pas les mêmes vitesses d'acquisition du savoir, ni les mêmes besoins d'un moment à l'autre, l'année ne peut pas raisonnablement être considérée comme une période de travail susceptible d'être évaluée. Si bien que le groupe de réflexion installé sous l'égide de Louis Legrand, le directeur des écoles, avait conclu que l'unité à choisir devait être de trois années, pour mettre en place un travail qui laisse aux enfants des moments de respiration indispensables, rendant l'apprentissage plus efficace, et mieux adapté aux élèves.

Las ! La "fin de la récré", sifflée en 1985 par Jean-Pierre Chevènement, a mis fin à ces finasseries, pour revenir au sérieux du n'importe quoi traditionnel.
Cette décision lamentable a installé une image de l'école, à des années-lumière de son véritable rôle, celui d'être une formidable locomotive de travail d'équipes, enseignants/personnalités politiques/ parents d'élèves, indispensable à l'équilibre d'une école efficace.
Très vite, avec lui, la locomotive a déraillé, les "équipes" se sont envolées, éparpillées, sous le vent terrible des habitudes, pour retrouver la train-train bien connu. Finies, les idées nouvelles, la Recherche, le travail d'équipes, les essais d'autres pratiques. On fait du sérieux, on ne cherche plus, c'est inutile : on fait comme c'est dit dans les programmes.

Tiens, justement, les programmes : parlons-en !

Et, pour une fois, enfin, rendons à ces nouveaux Cesar, ce qui leur revient, même si ce n'est pas de la grande richesse. Après le torrent d'informations hyper détaillées des programmes de décembre 2024-2025, ceux de 2026 offrent un salutaire ballon de fraîcheur : quelques pages, claires et bien aérées suffisent à dire l'essentiel. Comme si les auteurs avaient enfin compris ce dont les enseignants ont besoin : juste un coup de projecteurs sur les aspects les plus importants, dans des résumés intelligents et solides, comme celui qui est proposé pour le français : "un enseignement explicite, structuré et progressif".
Un bémol toutefois, quasi inévitable, et qui a le don d'en mettre plus d'un en colère, parce qu'il ridiculise le propos : ce qui est dit de l'enseignement de la lecture, dont on prétend qu'il est destiné, avant tout, au fameux "plaisir de lire"... parfaitement ridicule.
Rappelons d'abord que le plaisir, étant chose personnelle, n'a nullement vocation d'être inséré dans des programmes officiels.
En revanche, ce qui doit y être inscrit, et en grosses lettres, c'est le véritable objectif de tout l'enseignement de la lecture, le BESOIN de lire.
Non, non et non, lire n'est pas d'abord un plaisir : il doit devenir, pour tous, un besoin, une nécessité. Que ce soit pour s'informer, vérifier les propos entendus, c'est la lecture qui répond : lire et relire, parce qu'il faut souvent se méfier de ce qu'on croit avoir compris ; chercher d'autres écrits pour vérifier, valider des hypothèses, etc. C'est cette habitude et ce besoin qu'il faut absolument créer chez les élèves
Lire est une arme de liberté, de vraie liberté : et c'est parce que son rôle est de rendre libre, qu'on cherche à l'engluer sous la couche poisseuse d'un prétendu plaisir, qui éloigne tous les dangers que ses pouvoirs présentent, en l'attirant, comme la carotte de l'âne qu'on veut faire avancer, là où ça arrange son propriétaire.
Il faut, à tout prix, cesser ce genre de discours qui trompe ceux qui l'entendent.
D'abord, la vraie lecture, celle qui libère, celle qui donne des savoirs, celle qui fait peur aux divers pouvoirs, est souvent difficile et peu séduisante. Devrait sonner aux oreilles de chacun, que si ce n'est pas attirant, une raison est là : c'est que l'objectif n'est point le plaisir, mais le choc qui réveille le besoin de savoir.
Du reste, en classe, comme chez eux, les lectures que les élèves ont à effectuer n'ont pas grand-chose à voir avec le plaisir : ce sont des lectures de "travail", des lectures qui font réfléchir, des lectures qui apportent des savoirs...
C'est pourquoi, le fait d'aimer lire n'est pas, en soi, suffisant et rassurant... Il ne conduit pas à lire tout : quand on aime, on ne lit que ce qu'on aime, ce qui est rarement ce dont les apprentissages ont besoin.
Du reste et de façon générale, en matière d'apprentissages, l'amour n'a rien d'essentiel : la réflexion est autrement plus nécessaire, ainsi que le besoin de savoir.

On le voit : le cru 2026 du retour des classes, même s'il présente un vrai progrès, n'est, comme d'habitude, pas entièrement réussi, et, une fois de plus, il trébuche sur la lecture.
Ces manques n'ont rien d'étonnant : les programmes ont été rédigés sans aucune concertation avec ceux qui auront à les utiliser... Décidément, ceux qui dirigent l'école n'ont toujours pas compris ce qu'est une démocratie : le moment de lumière que les "événements de 1968" (comme on dit !) avaient offert à l'école, et que j'ai eu personnellement la chance de vivre, est bien éteint : c'est dommage ! Il en reviendra un, sûrement, mais quand ?
Je souhaite que ceux qui le verront passer, ne manquent pas de l'accrocher, et de le faire vivre : obtenir que les décisions prises sur le fonctionnement de l'école soient démocratiquement prises, avec les acteurs du terrain, que les associations d'enseignants, comme l'AFEF, pour le français, celles des autres disciplines, et toutes les associations autour de l'école, soient toujours associées et écoutées dans leurs propositions. L'Ecole n'a que faire des injonctions venues d'en haut et du Ministère, qui doivent disparaître : un ministre est un homme politique, qui a à gérer la part politique de l'école : ce n'est pas un pédagogue et il n'a pas à proposer des formes de travail, ni des "évaluations" de celui-ci : les enseignants connaissent leur métier mieux que lui.
Que chacun reste à sa place, celle de ses compétences, et le monde de l'école ne s'en portera que mieux.

Tout cela nous ramène à un vœu souvent formulé sur ce blog : celui que la démocratie entre enfin dans l'école : comment les enfants qui doivent devenir les artisans d'une vraie démocratie en France, pourraient-ils jouer ce rôle, si l'école où ils apprennent et grandissent ne l'est pas ?
Ce sont mes vœux pour une rentrée 2026 réussie, et surtout, pour toutes celles qui suivront.