Je me suis, en effet, heurtée à un problème, d'autant plus difficile à résoudre qu'il ne s'était jamais posé à personne jusqu'ici. En fait, je tenais absolument à travailler sur l'enseignement primaire, qui m'a toujours semblé de loin le plus important, celui par lequel il fallait commencer toute transformation de l'école ...
Or, ce souhait était quasi incompatible avec l'agrégation de grammaire : avec un tel diplôme, on doit travailler dans les hauteurs de la pédagogie. Donc faire admettre, aux autorités compétentes, que mon souhait, avec de tels diplômes, est de me consacrer à ce niveau-là de l'école était une entreprise vouée d'avance à l'échec, car proprement ahurissante aux yeux de mes collègues et supérieurs.
Ce qui en dit long sur, à la fois, l'image officielle de l'école primaire, destinée à de jeunes enfants, donc prétendument plus facile à mener, ce qui est une monumentale erreur : rien n'est plus difficile que d'enseigner quelque chose à de jeunes enfants, si bien que la période la plus importante, pour l'enseignement des enfants, se situe dans la petite et moyenne enfance.
J'ai, du reste, été convoquée par le directeur des Ecoles de l'époque, monsieur Beslais (célèbre par ses manuels de latin et autres...), qui m'a demandé si je savais ce que je faisais...
Ma réponse, énergique et passionnée, l'a beaucoup impressionné, et il a fini par admettre que l'enseignement primaire est effectivement le plus important, même s'il n'est pas le plus recherché, ni surtout le mieux payé.
Et ce constat est insupportable : comment admettre que l'on puisse considérer comme inférieur le travail d'enseignement à l'école primaire ? Et pourquoi serait-il plus admirable le fait d'enseigner à des grands élèves, qu'à de jeunes enfants ? N'est-ce pas plutôt le contraire ?
C'est ainsi qu'a commencé à se mettre en place une réputation longtemps collée à ma peau, celle d'avoir des idées toujours différentes des autres : ce qui est incontestablement vrai, et révèle un manque d'ambition total.

Que je manque d'ambition personnelle est une évidence, consciente et voulue. Il est vrai que c'est là une habitude qui ne favorise pas la réussite sociale : le public, en général, n'aime guère ce qui sort des vérités admises. Mais tant pis pour moi : cela ne m'empêche en rien d'avoir une autre ambition, solide et têtue, celle d'agir pour que l'école devienne réellement démocratique, dès l'école primaire
Pourquoi ?
Il faut d'abord rappeler ce que signifie ce beau mot de "démocratie", volontiers mis à diverses sauces.
Elle est définie comme un système politique, et une forme de gouvernement, dans lequel la souveraineté émane du peuple. Une école démocratique est donc une école, où les élèves, aidés des enseignants, sont partie prenante de son fonctionnement.

Il est, alors, peu contestable d'affirmer que, si notre système politique peut prétendre se rapprocher un peu (pas davantage !) de cette définition, la démocratie, en tant que telle, n'est toujours pas entrée dans l'Ecole publique, qui se dit pourtant républicaine : si l'on excepte certaines écoles dites "libres" (et encore...). On observe en effet que la souveraineté n'y émane pas du tout des élèves, soumis à des activités, décidées sans eux, par le corps enseignant et les programmes officiels, à l'élaboration desquels ils n'ont pas été invités.
Il s'ensuit que si l'Ecole veut mériter l'adjectif "démocratique", elle doit déléguer, au "peuple scolaire", et le plus tôt possible, une partie importante de ses pouvoirs. Mais un tel projet est si loin du fonctionnement ancestral de l'école, notamment primaire, sans qu'on puisse affirmer, du reste, que le secondaire serait mieux loti, sur ce point, qu'il faut envisager la nécessité d'un véritable apprentissage du peuple enseignant, parents compris, pour pouvoir faire entendre certaines propositions de modification trop éloignées des habitudes. D'où le besoin de créer une charte explicitant les modalités d'un tel projet.

Une telle charte existe : elle fut élaborée collectivement par un petit groupe d'enseignants, en l'an 2021.
Intitulée: "Déclaration des droits des acteurs de l'Ecole" : elle est restée à l'état de projet, jamais, hélas, mise en expérimentation, ni même divulguée.
Elle me semble mériter d'être proposée une nouvelle fois à nos lecteurs, qui pourraient la faire connaître aux responsables du fonctionnement de l'Ecole.
Une déclaration en dix articles, dont voici un exposé très abrégé (1) :

Article 1 :
Ainsi que cela est dit dans la Déclaration Universelle des Droits de l'homme, tous les acteurs de l'école, quels que soient leurs âges, leurs titres ou leurs fonctions, sont rigoureusement libres et égaux en droit. Le terme "d'égalité" ne concerne que les personnes, indépendamment de leur fonction. La précision est ici essentielle : seule, la fonction, qui définit des responsabilités différentes, d'importances et de champs variables, installe une hiérarchie, qui ne doit en aucun cas, être interprétée comme un pouvoir sur les personnes dont les fonctions sont subalternes.

Article 2 :
L'Ecole ayant pour vocation de permettre aux enfants de devenir des citoyens libres, capables de défendre les valeurs démocratiques de leur pays, il est nécessaire que ceux-ci vivent la démocratie à l'école, pour pouvoir, devenus adultes, en analyser le fonctionnement, le comprendre, en connaître les fragilités et pouvoir protéger celles-ci, des multiples dangers qui les guettent.

Article 3 :
Certaines notions sont souvent évoquées et utilisées sans que leur signification ait été bien précisée. Par exemple celle de "responsabilité", et celle de "pouvoir", souvent associées, comme unies de façon évidente, or il n'en est rien : par exemple, il est évident qu'on peut dire que les enfants mineurs sont, à l'école, placés sous la responsabilité des personnes chargées de s'occuper d'eux. Mais ils ne sont pas — ils doivent pas être — en leur pouvoir. C'est là une précision nécessaire, car la distinction n'est évidente, ni aux élèves, ni à la plupart des adultes.
En tant que personnes, ils ont le droit être informés des projets prévus pour eux et des devoirs qui y sont associés. Et l'on sait que ce n'est pas toujours le cas. De même, ils ont le droit de refuser ces projets et de solliciter des débats à leur sujet, ce que, normalement, l'école doit leur accorder, et même l'avoir inscrit dans les programmes.

Article 4 :
A l'instar des lois du pays qui sont proposées par des élus du peuple, ce qu'on nomme le règlement d'un établissement scolaire, doit être connu, discuté et amendé chaque année, par des représentants des élèves, élus par eux. Il doit se présenter, non par une longue liste d'interdits avec sanctions y afférentes, comme ce fut trop souvent le cas, mais par une charte décrivant et justifiant les choix d'organisation de la vie collective de l'établissement.

Article 5
De même, les contenus relatifs aux travaux prévus pour les élèves, les fameux programmes annuels, doivent être présentés à ceux-ci, accompagnés des projets qu'ils prétendent viser, sans être, comme trop souvent, imposés comme allant de soi.
Article 6
Au début de chaque année, les élèves ainsi que leurs parents, doivent être informés, les premiers, des programmes d'enseignement prévus officiellement, des modifications éventuelles de certains aspects ou domaines. Les premiers cours de l'année, doivent être consacrés à cette information, de façon détaillée, et dûment discutée par les élèves, afin d'être bien compris de tous.

Article 7
Aucune personne, élève ou parent d'un d'entre eux, ne peut être sanctionné pour cause d'ignorance ou d'erreur, attendu que c'est le travail de l'école de faire en sorte que les enfants deviennent capables de les détecter et d'y remédier.

Article 8
Il est rappelé qu'en France, une circulaire de l'an 2000 stipule que les punitions infligées doivent respecter la personne des élèves ainsi que leur dignité. Même pour des fautes graves, les sanctions doivent avoir un caractère positif et constituer une aide vers la "réparation du dommage", avec l'ensemble de la classe, sans jamais prendre la forme d'une exclusion.

Article 9
Tout travail devant être évalué, dans les habitudes actuelles, (lesquelles restent discutables et modifiables sur ce point), il est essentiel que les évaluations proposées soient toujours et d'abord participatives, donc menées avec les élèves, et les décisions prises toujours avec eux.
Précisons qu'elles n'ont à se produire qu'à la fin d'un cycle de travail, et jamais durant le cours de celui-ci, car la notion "d'évaluations intermédiaires", inventée par un ministre particulièrement incompétent, est une absurdité, en totale opposition avec ce qu'est une évaluation. Cette notion, en effet, oublie que les enfants n'ont jamais, les uns et les autres, la même vitesse de travail, donc, qu'ils sont loin d'arriver ensemble à chacun des moments de leur apprentissage. La conséquence en est que, le seul moment où une évaluation est possible, n'existe qu'à la toute fin du travail prévu. Aussi, est-il évident que les évaluations imposées d'en haut et n'importe quand, par des ministres ignorants du sens de ce mot, sont un erreur particulièrement grossière, et fort dangereuse de surcroit, puisqu'elle vient déranger gravement le travail des enseignants. Aussi, devant une exigence ministérielle de ce type, est-il nécessaire que les enseignants et leurs syndicats réagissent avec vigueur, pour s'y opposer. A ces articles, il convient d'ajouter d'importants compléments, signés Alain Miossec et Philippe Meirieu, que voici :

1- Alain Miossec, qui propose plusieurs articles nouveaux, parmi lesquels :

1a : tous les élèves ont le droit de comprendre, sans recevoir les savoirs comme des idées reçues. Ils ont aussi le droit de ne pas être piégés par des pédagogies en connivence avec les apports liés au capital familial financier, culturel etc.
1b : tous les élèves ont droit de bénéficier de démarches pédagogiques favorisant un temps de cheminement des uns et des autres, sans la tyrannie de l'urgence, pour devenir capables d'entrer dans la complexité, en sachant affronter l'incertitude et le doute.
1c : tous les élèves ont le droit de comprendre ce qu'on leur enseigne et non de recevoir les savoirs comme des vérités toutes faites. Il importe donc que les cours soient toujours dûment explicités et justifiés, par des rappels à leur utilisation dans la vie, et à leur présence dans les programmes officiels.
1d : tous les élèves ont le droit de ne pas subir l'enfermement dans la solitude et la concurrence individualiste, pour pouvoir quotidiennement faire l'expérience de la coopération, du débat et de l'entraide.

2- Philippe Meirieu, qui en propose deux :
2.1 : En ce qu'elle se donne pour objectif la formation des personnes, l'éducation ne peut être soumise à l'obligation de résultats, et son efficacité ne peut être mesurée en termes de performances.

2.2 : L'éducation scolaire doit partir des "problèmes" que tout citoyen doit apprendre à gérer et à résoudre, et non des catégorisations disciplinaires sédimentées dans la sphère des savoirs savants.

. Il me semble qu'il y a là matière à débats... et à réflexions.

Dans l'état de morosité plate, où se trouve actuellement l'école, ce rappel d'un texte collectif, enthousiaste et provocateur, devrait, si le monde de l'école a encore un peu de vie, réveiller les collègues et tous ceux qui vivent, de près ou de loin, dans cet univers, pour que notre chère ECOLE retrouve l'élan indispensable à son travail, ses projets et tout simplement à sa vie.

Redonnons vie à cette belle école, laïque et gratuite, dont il existe si peu d'exemples dans les autres pays, et défendons-la, de toutes nos forces, pour qu'elle retrouve le sens magnifique que lui avaient donné les Jean Zay, les Langevin, les Wallon, et tous ceux qui l'ont défendue et aidée, avec ce que Jules Ferry avait prévu pour elle, qui est, aujourd'hui, si oublié de tous ceux qui ont la charge de son fonctionnement.

Il est urgent de réveiller la mémoire de ceux-ci et de convaincre les collègues qu'ils sont les acteurs de leur avenir, à travers celui de l'école publique française, la seule école effectivement libre, puisque gratuite et ouverte à tous.


1 : On peut approfondir ce qui est dit ici en se reportant à l'ouvrage : " Pour que la démocratie entre à l'école" Editions du Croquant, 20 route d'Héricy 77870 Vulaine sur Seine