Evaluations nationales : arsenal de destruction massive du plaisir d'apprendre.
Par Eveline, vendredi 26 septembre 2025 à 10:00 :: Education, Ecole et Pédagogie :: #596 :: rss
Les voilà reparties, ces abominables évaluations nationales, sorties de l'imagination débridée d'un ministre soucieux de laisser son nom dans l'histoire de l'école. Et de fait, les dirigeants actuels de cette honorable entreprise, qu'est l'école d'aujourd'hui, ravis de cette bonne aubaine, qui leur donne l'occasion d'occuper le devant de la scène, s'engagent allègrement dans l'imposant fourbi, installé aimablement par ce collègue si inventif.
Mais enfin, de quel droit, va-t-on laisser s'installer des vérifications humiliantes — maladroitement justifiées par le fait qu'elles seraient nécessaires, dont le seul résultat visible est, chaque fois, de déstabiliser le reste du travail de l'année ?
Mais enfin, de quel droit, va-t-on laisser s'installer des vérifications humiliantes — maladroitement justifiées par le fait qu'elles seraient nécessaires, dont le seul résultat visible est, chaque fois, de déstabiliser le reste du travail de l'année ?
La notion d'évaluation, en pédagogie, est une notion difficile, énervante, et dangereuse : autant, il est aisé d'évaluer des quantités d'objets ou même d'individus, autant évaluer des savoirs est délicat et sujet à contestations diverses. On essaie bien de s'y prendre de la même manière que pour les objets, mais le savoir renâcle à être quantifié, d'où la quasi impossibilité d'obtenir une évaluation des savoirs acquis par les élèves. Ce qui n'empêche pas les dirigeants de continuer à les chercher, quitte à les inventer pour en avoir.
Sauf qu'on n'a toujours pas trouvé à quoi, de positif, cela pourrait servir...
"Si..." répondrait l'ami Laurent : " ça sert à trier les élèves, pour séparer le bon grain de l'ivraie".
C'est vrai : évaluer les élèves, c'est cela, dans les faits. Mais ça n'a rien à voir avec le besoin réel de l'école, comme de tout organisme, qui est juste de savoir si le travail fourni aide à leurs progrès, sans avoir à détailler quoi que ce soit de la réponse.
Du reste de quel droit, tenons-nous tellement à savoir — pire, à quantifier, — ce que nos élèves, des humains comme nous et nos égaux absolus, ont retenu de nos discours ?
N'est-ce pas à eux de le dire, avec ou sans l'enseignant ?
Qu'on se rassure: ils sont capables de le dire dès qu'on leur donnera ENFIN la parole !
Quand cesserons-nous de capturer indûment un pouvoir qui leur appartient ?
C'est, en petit, le problème qui s'est posé en grand, à une autre échelle, mais de façon semblable en 1789.
Nos élèves sont des êtres humains, qu'il faut cesser de manœuvrer comme des objets : dans un pays qui se prétend une démocratie, l'école doit être démocratique, sinon, la discordance installée finira par lancer une belle révolution !
Il faut admettre que n'est pas très joli, le petit plaisir égoïste et assez minable de se croire au-dessus des élèves, pour savourer d'en haut notre travail personnel, en distribuant des notes, oubliant que ce sont des élèves, des êtres humains, nos égaux, et que les éventuels manquements sont notre fait, et non le leur.
Des voix s'élèvent aujourd'hui pour que les notes, cette absurde invention, disparaissent des classes, et l'on y viendra forcément, car elles sont la pire des laideurs, crées pour trier les élèves, projet sans aucun rapport avec celui de l'Ecole, dont le seul projet est d'apporter à tous les élèves, sans aucune distinction, tous les savoirs nécessaires à une vie de citoyen libre.
Quant aux raisons qui poussent le Ministre à organiser des évaluations nationales, énorme machin, parfaitement inutile aux élèves, consommatrices d'un temps précieux, perdu pour le travail d'apprentissage, c'est un besoin personnel et politique, de prouver sa légitimité de ministre de l'Education Nationale, bien qu'en réalité, il sache à peine ce qui se passe dans les classes et les écoles : la pédagogie et son efficacité auprès des élèves sont très loin de ses motivations.
Plus grave : les informations recueillies à partir de telles pseudo "évaluations", n'ont aucun intérêt, pour pas mal de raisons. C'est une évidence, maintes fois constatée, qu'une évaluation fiable, ne peut être effectuée que sur place, avec un petit groupe d'élèves dans une classe donnée, et surtout, par celui ou ceux qui ont participé au travail effectué.
La notion d'évaluations nationales est, en soi, un contresens, conséquence d'un désir ridicule du Ministre, de s'approprier un résultat auquel il n'a pas participé du tout, car il n'est en rien responsable des résultats des élèves ! Ce ne sont donc point des "évaluations", ce sont des CONTRÔLES policiers, pas vraiment à leur place dans une école.
Une véritable évaluation ne peut être définie, de façon crédible, que par les élèves, et leurs enseignants. Il faudrait rappeler au ministre, le sens des mots !
L'école, n'ayant rien à voir avec la police, ne saurait prévoir des "contrôles" : ce terme n'a pas sa place dans le vocabulaire scolaire.
Il serait pourtant facile d'organiser des moments de véritables évaluations du travail effectué en classe et des progrès effectifs des enfants. Comme cela a été évoqué plus haut, il suffit de leur donner la parole, dans une organisation démocratique de l'école.
Au tout début de l'année, et dès le CP, avant que le travail pédagogique ne soit commencé, il devrait être normal d'organiser le travail à effectuer, maître et élèves ensemble. On regarde le temps dont on dispose : trois trimestres, séparés par de petites vacances, qui peuvent être considérés comme des morceaux de travail, bien définis, à partir du programme de l'année, se terminant sur des évaluations partielles — en fait, des "mises au point" permettant de préciser où l'on en est à la fin de chaque trimestre — et bien sûr, afin d'en déduire le travail à effectuer durant le trimestre suivant.
Une telle organisation a déjà été proposée sur ce site. A-t-elle fait l'objet d'essais ? On aimerait l'espérer...
En tout cas, je persiste à penser que les "évaluations", imposées d'en haut, avec des exercices, et notées, sont des laideurs bêtes, inutilement douloureuses, voire toxiques pour les élèves, tout en n'apportant aucune information sur les besoins des élèves... Encore une fois, il faut rappeler que c'est POUR les élèves, qu'on fait classe, pour qu'ils progressent, dans la sécurité, sans être jugés, et sans avoir toujours la peur de l'être. Nous n'avons, en effet, aucune obligation de les juger : il faut absolument que l'on cesse de confondre "évaluer" et "contrôler".
Ce qui apparaîtrait, dans ces mises au point, comme des "non compréhension", des difficultés, ne doit, en aucun cas, être jugé comme un défaut, à sanctionner, mais comme un simple fait, normal puisque les élèves sont en apprentissage... Et auquel on répond par un travail de remédiation, évidemment conçu et organisé ENSEMBLE.
C'est, en effet, aux élèves que doit revenir le travail d'évaluation, et surtout pas à l'enseignant, — encore moins au ministre ! — qui ne saurait être à l'intérieur ds élèves !
C'est à eux de dire comment ils se sentent, face aux examens et contrôles à venir : ils sont les seuls à le savoir.
Quand l'école, se décidera-t-elle enfin à le reconnaître ? L'école et... l'opinion publique.
Enfin, regardons les choses en face : chacun s'accorde à admettre que nous vivons, en principe, dans une démocratie. Cela implique que toute l'organisation de notre vie repose sur ce qu'est une démocratie, notamment celle de l'école publique.
il s'ensuit que l'école doit être conçue et organisée de façon cohérente avec cette notion, c'est à dire que, dans les établissements scolaires, élèves et enseignants sont rigoureusement égaux, seul, le statut est différent. Par exemple, les élèves n'ont pas à OBEIR à des ordres qui seraient donnés par l'enseignant. La notion d'obéissance n'a pas sa place à l'école (ni ailleurs non plus, du reste !), seule, ne doit être évoquée, que la notion de "respect des règles connues et admises", et les éventuels désaccords, résolus par des réflexions, et des prises de décision communes.
Simple question de vocabulaire ? Pas du tout : ce sont des notions capitales, qui doivent faire l'objet d'un travail de clarification du sens des mots des plus approfondi.
C'est ce type d'erreur, plus que fréquente, qui déstabilise la classe, quand elle introduit la notion d'obéissance, là où il n'est question que de respect des règles.
La différence qui sépare ces deux notions, qui est loin d'être claire chez tous les adultes, doit faire l'objet d'un travail approfondi dès le début de la scolarité des enfants.
Il se trouve que j'ai eu la chance de pouvoir travailler à l'IUFM de Toulouse, en équipes pluridisciplinaires, dans les années 70-85 — les plus belles années de l'école ! — et j'y ai découvert que les collègues les plus solides en pédagogie sont les "profs de gym", (comme on les appelle, ce qui les énerve souvent, et à juste titre !), car, ce sont eux qui, entre autres, définissent de façon claire et convaincante, la distinction "obéissance" et "respect des règles". Aussi, me semble-t-il maintenant nécessaire de conseiller aux collègues, enseignant le français ou les maths, et toutes les disciplines de type intellectuel, de travailler avec les collègues d'EPS. Ceux-ci ont beaucoup à nous apprendre : je m'en suis vite rendu compte.
C'est bien oublié aujourd'hui... Mais rien n'empêche d'y revenir.
On parle souvent, et à juste titre, de l'importance du travail de groupe, pour les élèves, mais je crois plus essentielle encore, celle du travail d'équipe pour les professeurs de collèges et les professeurs-formateurs. Rien n'est plus enrichissant, que de pouvoir assister de temps en temps aux cours donnés par les collègues des autres disciplines Travailler en équipes de profs, pluridisciplinaires, cela fait progresser la qualité du travail de façon vraiment extraordinaire ... Et j'ajoute, agréable et enrichissante.
Parce que je fais partie des chanceux qui ont pu travailler ainsi, dans les années 1970-1985, et qui sont encore là pour en témoigner, j'affirme que ce furent les plus belles années de toute ma carrière. Et je souhaite, de tout mon cœur, que mes collègues actuellement en activité, et ceux qui viendront quand je n'y serai plus, retrouvent cette audace et cet enthousiasme qui semble aujourd'hui si lointain.
Le métier d'enseignant, comme tous ceux qui consistent à aider des enfants à grandir, a besoin d'enthousiasme pour être efficace, notion bien disparue maintenant, et qui manque terriblement aujourd'hui.
Or, tout ce qui s'est fait de positif pour l'école et la vie des citoyens a été le fait de personnes qui, comme on dit, "y croyaient": ils étaient habités par un projet clair de changement des choses, une volonté de progrès et de cohérence plus nette dans les actions.
Il faut donc secouer cette torpeur actuelle, molle et plate, comme les nouveaux programmes, si tristes, si dépourvus de projet, si désolants de platitude.
Il faut retrouver l'enthousiasme de l'école et à l'école.
Le métier d'enseignant est l'un des plus beaux métiers du monde. Qu'il soit insuffisamment payé est une tout autre affaire, à traiter ailleurs. Mais il faut que l'enthousiasme des Langevin, Wallon, Jean Zay, et tant d'autres, renaisse. Il faut y croire...
Si vous saviez comme moi, vieille retraitée que je suis, je vous envie, collègues en exercice, de retrouver chaque jour ces bambins qui ont tant besoin de vous, ces ados qui ont tant de mal à se sortir des traquenards innombrables de notre époque, et dont beaucoup n'ont que vous pour le faire...
Il FAUT que les enseignants disent aux élèves que les évaluations imposées d'en haut, sont sans importance aucune, qu'elles n'apportent rien de véritablement intéressant, qu'ils doivent les oublier complètement, car elles n'ont AUCUN intérêt : depuis 2017, elles sont en train de bousiller ce beau métier, provoquant des jugements qui n'ont rien à voir avec lui, et des angoisses dont les enfants n'ont vraiment pas besoin. Imposées ou non, il faut les refuser absolument.
En attendant qu'elles disparaissent, il faut en minimiser l'importance aux yeux des élèves, et leur rappeler que seul compte le fait qu'ils apprennent, qu'ils s'enrichissent donc de savoirs, grâce à ce qui se dit et se fait en classe : c'est cela qui les fait grandir. L'enseignant, en principe, sait ce qu'il faut faire pour cela. Et s'ils n'en sont pas convaincus, il faut leur donner le pouvoir de le dire, haut et fort, et donc organiser des mises au point régulières, qui doivent exister dans toutes les classes.
Vous avez vu ? J'ai écrit des "mises au point" et non "évaluations". Il faudrait que ce dernier terme disparaisse du vocabulaire scolaire : c'est pour vendre qu'on a besoin d'évaluer ; or, nos élèves ne sont pas à vendre : ils sont à aider, pour devenir "ce qu'ils sont", selon la formule sartrienne.
Que ceux qui ont des accointances avec les dirigeants de l'école le rappellent à ceux-ci : nationales ou non, des évaluations d'enfants ou d'humains en général sont un contresens inadmissible, une laideur morale insupportable... Il faut refuser de leur obéir.
L'Ecole a largement perdu son prestige, sa beauté morale, et une grande partie de son rôle, auprès des enfants.
Depuis 2017, elle ne cesse d'être assaillie de "programmes" à appliquer, dépourvus de projets, plats et sans goût, aucun.
Ensemble, élèves et enseignants, redonnons aux élèves, les acteurs de l'école, le plaisir d'apprendre, sans chercher à savoir ce qu'ils en font.
D'ailleurs, cela ne nous regarde guère : c'est à eux que doit revenir le pouvoir de gérer leurs apprentissages, ainsi que le fait d'en rendre compte.
Il faut sortir de nos habitudes de pensée réactionnaires et totalitaires : elles sont vilaines. Quel que soit leur âge, nos élèves sont capables de savoir où ils en sont et ce dont ils ont besoin. Laissons-les nous le dire, et écoutons-les : c'est à nous d'écouter maintenant, et nous devons l'admettre, même si ça nous chiffonne.
Nous sommes à un tournant important, où le "morne" de cette vie scolaire doit se réveiller, car c'est d'abord l'école et tous les établissements scolaires, qui doivent donner l'élan. Alors, ne laissons pas cet arsenal de destruction massive du plaisir d'apprendre, ces sinistres évaluations nationales, saccager ce qui peut rester encore, du plaisir d'apprendre, et jetons à la poubelle ces injonctions dangereuses, que sont ces évaluations nationales, imposés d'en haut.
Osez la désobéissance : seuls, les élèves avec leur enseignant, unique ou pluriel selon le niveau de la classe, sont à même de faire le point de leur travail. Le ministre, même avec la cour qui l'accompagne, ne sont que des "acteurs du dessus" juste chargés de gérer les résultats d'un travail qui n'est pas le leur, et qui reste en dehors de leurs compétences. Chacun son boulot, et le monde pédagogique se portera mieux.
Qu'on se le dise et que tous, acteurs de l'école, en exercice ou en retraite, s'unissent pour que ça change, pour que le monde de notre école se réveille...
Syndicats, mouvements pédagogiques, même si votre travail est déjà important et tellement utile, il faut aller plus loin : il n'est aujourd'hui que vous, pour avoir un peu de pouvoir en ce sens.
Aidez plus encore notre pauvre école à changer, à secouer cette torpeur fatiguée et sinistre, aux conséquences si dangereuses...
Merci pour elle.
Commentaires
1. Le dimanche 12 octobre 2025 à 18:56, par Alain Miossec
2. Le samedi 18 octobre 2025 à 06:51, par Barbier Benjamin
3. Le dimanche 19 octobre 2025 à 10:01, par Julos
4. Le lundi 20 octobre 2025 à 14:58, par Eva LUHAIT
5. Le mardi 21 octobre 2025 à 11:24, par Eveline
6. Le mercredi 22 octobre 2025 à 17:41, par Eva LUAIT
7. Le jeudi 23 octobre 2025 à 08:48, par Barbier Benjamin
8. Le jeudi 23 octobre 2025 à 16:18, par Eveline
9. Le vendredi 24 octobre 2025 à 19:37, par Eva LUAIT
10. Le samedi 25 octobre 2025 à 10:48, par Barbier Benjamin
11. Le samedi 25 octobre 2025 à 18:47, par Eveline
12. Le jeudi 30 octobre 2025 à 15:01, par David
13. Le vendredi 31 octobre 2025 à 11:01, par David
14. Le samedi 1 novembre 2025 à 09:50, par Julos
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19. Le lundi 10 novembre 2025 à 13:12, par Eva LUAIT
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