Une vie de prof.
Par Eveline, mardi 17 mars 2026 à 11:16 :: Education, Ecole et Pédagogie :: #602 :: rss
Et en tant que tel, aujourd'hui, avec les quatre-vingts-quatorze ans que je viens de fêter, cela fait exactement 70 ans — et peut-être beaucoup plus en réalité — que j'enseigne la pédagogie, oralement et par écrit, à des publics, présents ou non... Certes, je suis, selon la formule "en retraite", mais, depuis maintenant trente-trois ans, je n'ai jamais bien compris le sens de ce terme...
Chacun comprend, bien sûr, la plaisanterie du propos : en fait, la seule différence qui sépare l'exercice du métier, et la retraite, c'est la liberté d'intervenir, ou non, auprès d'un groupe de personnes qui se posent des questions auxquelles il m'est possible de donner quelques réponses fondées sur une longue expérience construite durant ces années... Et c'est une liberté, d'autant plus agréable, qu'elle peut s'exprimer — qu'elle doit s'exprimer — même si personne ne le demande. La curiosité, surtout sur ce qui s'est passé avant, et pourquoi cela s'est passé, n'est pas très répandue. Pourtant, c'est bien le passé qui a permis ce qui existe... Parlons donc du passé.
Comment en est-on arrivés là ?
D'abord, j'ai eu — la malchance, diront certains — d'avoir mon enfance durant une période de guerre : j'avais dix ans quand la dernière s'est déclarée, en 1942.
Pour moi, je pense que ce fut, en fait, beaucoup plus positif qu'on ne pourrait le supposer : par une chance de pur hasard, je suis passée au travers de drames qui ont accablé tant de gens, à cette époque. Mais j'ai tout de même vécu une enfance de dangers : or, rien n'est plus formateur qu'une vie difficile, avec des risques. Mon père qui était, dès le début de la guerre, entré dans les Forces Françaises de l'Intérieur, les célèbres FFI, me mit tout de suite dans la confidence, et, pour ma grande fierté, s'est servi de moi comme assistante, pour toutes sortes de tâches que ma jeunesse rendait possibles avec un minimum de danger : voyager par le métro, pour venir en classe, avec les tracts de la Résistance, cachés dans les couvertures de mes livres de classe, pour se protéger un peu des "fouilles -surprises" menées par les troupes d'occupation, mais qui épargnaient les enfants, (pas toujours, mais souvent), ou apporter des messages cryptés à des personnages que je ne connaissais pas, pour leur dire des choses que je ne comprenais pas vraiment, mais qui me donnaient le sentiment d'être utile, sentiment que j'ai eu besoin d'éprouver toute ma vie.
Et l'on comprend que le 6 mars 1945, jour de la libération de Paris, et jour de mes quinze ans, ait pu être, pour moi, plus qu'extraordinaire, l'un des plus plus beaux jours de ma vie. Et ce, pour beaucoup de raisons.
Le seul avantage des guerres, c'est qu' il leur arrive, lorsqu'elles se terminent, de déclencher une joie immense, bien plus grande que toutes les joies de la vie normale... L'être humain a cette particularité d'avoir besoin de souffrir beaucoup, pour éprouver véritablement le plaisir de ne sentir aucune douleur... Ce vertige de bonheur qu'apporte la paix, quand elle est conclue, n'apparaît que si l'on sort de la guerre. En temps de paix, on oublie la chance qu'on a d'y être. Et c'est incontestablement dommage...
Donc, si le 6 mars 1945 fut si important pour moi, c'est d'abord qu'avec la fin de la guerre, toutes sortes de découvertes jaillissaient chaque jour : la clandestinité exigeait des cachotteries et des mensonges ; la liberté ramenait la vérité : telle femme qui sauva notre voisin recherché par la Gestapo, se révéla alors être l'épouse d'un autre voisin, vivant pendant la guerre dans un tout autre quartier... Tel vieil homme qui vivait seul, reclus dans une maison sans âme, y cachait en réalité des résistants en danger. Innombrables apparaissaient, alors, des actions de courage et d'audace magnifiques, que personne n'aurait pu soupçonner à l'époque. J'ai découvert avec admiration que des héros, ça existait, et qu'il y en avait jusque dans ma rue.
Et parmi eux se trouvaient deux hommes, mon père et un de ses amis, tous deux compagnons de la Résistance.
Je ne le savais pas encore, mais le second devait jouer dans ma vie un rôle déterminant.
> Il avait un fils, un garçon, très beau, de trois ans plus âgé que moi.. Mes quinze ans en furent très vite émus; et comme la paix revenue relançait les activités disparues depuis quatre ans, un "mouvement de jeunes" (une nouveauté après quatre ans de guerre !), fut créé, sous le nom de "Jeunesse Républicaine de France", ouvert librement aux adolescents du quartier, ce qui me permit de le connaître un peu mieux... Tellement mieux, que huit ans plus tard, nous disions "oui", ensemble, à monsieur le Maire du Perreux sur Marne, et je devins "Madame Charmeux", nom plus original que le "Fontaine" qui était le mien avant !
OUi mais voilà : avec la paix, les choses sérieuses étaient de retour : classes prépa où se préparait le concours d'entrée à Normale Sup' filles (la mixité n'est arrivée que bien plus tard). Entrée dans cette prestigieuse école, pour quatre ans d'école, et découverte d'une immense amie qui ne s'appelait pas encore "Ozouf", et qui le devint à ma sortie en 1956, une agrégation de grammaire classique et moderne en poche
Mais là, je me suis heurtée à un problème, que je n'avais pas prévu du tout. Mon agrégation de grammaire classique et moderne me valut, mes études étant terminées, une nomination au Lycée Fermat, pour y enseigner le latin et le grec en seconde, effet normal de l'agrégation, mais c'était ce que je ne voulais à aucun prix. En effet, j'avais fait du latin et du grec pour satisfaire mes parents, mais mon véritable objectif était d'enseigner le français, et à des petits, qui me semblaient les plus importants, parce que, justement, personne n'avait l'air de vouloir réfléchir sur l'enseignement primaire.
Une vraie et originale catastrophe !!
Je suis allée voir le Directeur des Ecoles, qui était, à l'époque, monsieur Aristide Beslais, à qui j'ai présenté mon problème. On se doute qu'il en fut surpris : "Vous n'avez donc aucune ambition pour votre carrière ?" me dit-il du fond de son étonnement. "Ma foi non, ai-je répondu sans vergogne : mon but, c'est d'être utile à ceux qui ont besoin qu'on réfléchisse sur leur avenir, et il me semble que c'est à l'école primaire qu'ils se trouvent.
C'est ainsi que j'ai été nommée à l'Ecole Normale d'Amiens, où j'ai fait une découverte capitale : la directrice de cette école :Georgette Manesse, une femme extraordinaire : lourdement handicapée par une polio attrapée à 12 ans, elle avait épousé un homme ayant le même handicap qu'elle, disant avec un humour inattendu, que souhaitant avoir beaucoup d'enfants, elle avait choisi celui-là, pour lui faire six enfants, mais en gardant une vie personnelle qui laissait leur liberté à l'un et à l'autre... Ces six enfants sont, du reste, tous devenus célèbres, du moins à l'époque. Si le premier n'est devenu "que" professeur d'université, les deux filles sont devenues, pour l'une, la comédienne Hélène Manesse, avec une réelle notoriété, dans les années 1960-70 où elle a épousé un comédien également fort célèbre à l'époque : Maurice Barrier. L'autre fille devint responsable de la radio "France-Musique", le second fils, Claude Manesse, est devenu un peintre bien connu, grand ami de Folon, et l'on retrouve un troisième fils, comédien également connu, artiste du "Splendide".
C'est dire que l'Ecole Normale d'Amiens était aussi un lieu d'artistes... où les apprentissages n'étaient pas que scolaires.
On se doute que tout ceci a pu faire, de moi, une enseignante pas très "conforme", mais plus riche de savoirs non directement scolaires, qui m'ont beaucoup servi par la suite.
Et quand nous avons quitté Amiens, et que je me suis retrouvée à l'Ecole Normale de Toulouse, d'autres difficultés sont apparues de nouveau : avec mon agrégation de grammaire classique et moderne, j'ai été nommée au lycée Fermat pour enseigner le grec et le latin en seconde, ce qui était normal.
Catastrophe, pour moi.
Appel désespéré au syndicat qui eut la gentillesse de découvrir une jeune femme, titulaire d'une nomination en Ecole Normale, qui ne l'enchantait guère, à qui, avec l'aide du syndicat, j'ai rendu le sourire en lui offrant ma nomination en échange de la sienne. C'est ainsi que je me suis retrouvée le premier octobre 1971 dans la grande salle sombre de cette école dite normale. C'était l'E.N. de garçons de Toulouse, mais la mixité était bel et bien installée, au grand dam du directeur, qui en me voyant s'est écrié : "mon Dieu ! Une jeune femme dans mon établissement ! Que dois-je faire ? " Comme disait un des Normaliens, devenu plus tard un grand ami : "On ne lui en demande pas tant !"
Dans cette merveilleuse Ecole Normale, j'ai vécu des années de travail extraordinaire dans l'ambiance post 68, qui ne manquait ni de charme, ni d'intelligence, ni d'efficacité... D'abord, tous nous avons immédiatement ressenti un élan vers des possibilités de travailler autrement, de façon pluri-disciplinaire, dans une ambiance positive et agréable... Un climat d'enthousiasme, et de remise au travail pleine d'espoir : on découvrait le plaisir de travailler ensemble : le travail d'équipe s'est installé de lui-même naturellement. J'ai gardé de ces années passées à Toulouse, les années 70-85, un souvenir très ému, de travail intelligent et véritablement utile, avec des réunions de travail pluridisciplinaire, formidablement riches, que nous préparions ensemble...
C'était une époque où l'esprit de recherche, et le travail d'équipe, s'étaient solidement installés : la création de l'INRP (Institut National de Recherche Pédagogique) où les professeurs prenaient en main leur métier, dans un esprit positif, véritablement agréable, et créateur, où j'ai appris, avec notre chef de recherche, Hélène Romian, ce qu'est un vrai travail de Recherche : vingt-cinq équipes de recherche ont été créées sur toute la France, et ont mené, avec Hélène, des travaux pédagogiques très précieux... qui furent vite oubliés avec un certain Jean-Pierre Chevènement, lequel a tué tout ce travail, quasi définitivement en 1985 pour "siffler la fin de la récrée", selon ses propres paroles, et replonger l'école dans une banalité "officielle" dont elle n'est jamais parvenue à sortir...
Heureusement des documents existent, qui seront redécouverts plus tard, par des curieux, soucieux de faire en sorte que "ça change"...
Quand je vois à quel point l'école est devenue de nos jours un lieu morne, où l'on "applique" les programmes, sans broncher, (alors qu'ils ont été élaborés par des personnes extérieures à la profession, sans concertation avec les enseignants, ce qui est proprement scandaleux), je souffre pour mes collègues... et pour leurs élèves.
Tout ceci me paraît si plat, si triste, si morne, si dépourvu d'intelligence, que je me dis qu'il est impossible que n'arrive pas bientôt quelque chose qui ressemblera à une révolution... Je ne le verrai pas, bien sûr, mais cela ne peut qu'arriver un jour, j'en suis certaine.
En tout cas, je le souhaite de tout mon cœur, et plus d'un qui pensent comme moi, y réfléchissent déjà... Mais si !
Commentaires
1. Le samedi 28 mars 2026 à 23:42, par Lionel
2. Le mardi 7 avril 2026 à 14:27, par Eveline
3. Le jeudi 16 avril 2026 à 22:58, par Akila
4. Le vendredi 17 avril 2026 à 18:15, par Eveline
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