Et que faudrait-il faire ?
Par Eveline, mardi 7 avril 2026 à 18:43 :: Education, Ecole et Pédagogie :: #604 :: rss
On reconnaît bien sûr, dans ce titre, la fameuse question, posée par Cyrano de Bergerac, qui ouvre la célèbre tirade des "Non merci !". Avec ce bémol, que la question ne concerne pas ici les soucis de Cyrano, mais ceux de l'école d'aujourd'hui, bien mal partie, avec des programmes d'une nudité glaciale en matière de projets et d'une platitude de contenus à sangloter de tristesse. Tentons quelques propositions pour remonter le moral de ceux qui doivent travailler avec ça, et, surtout parvenir à enthousiasmer les élèves...
Relisons ces programmes, notamment ceux du cycle 3, les plus importants puisque ce sont eux qui mènent les enfants de l'école primaire, vers le collège.
Dès la première phrase des "principes", qui les ouvrent, on reçoit en pleine figure, une formule des plus discutables, pire, un "principe" absolument catastrophique pour les enfants :
" Au cycle trois, la lecture vise toujours l'automatisation du déchiffrage".
Cette phrase est catastrophique pour, au moins, deux raisons : les deux compléments du verbe "viser":
1- Le mot "automatisation" est, associé au mot "apprentissage", un non sens pédagogique : rien ne peut être plus conscient et construit qu'un apprentissage : il ne faut tout de même pas confondre apprentissage et dressage : du reste, même pour les animaux de cirque, on ne parle plus de "dressage", mais bien d'apprentissage, dont on sait bien sait bien qu'il ne saurait être "automatique".
2- Le mot "déchiffrage", qui est un grossier contresens sur ce qu'est l'acte de lire.
Il faut être bien peu lecteur, pour penser encore qu'on commence par déchiffrer pour apprendre à lire. On peut même dire que celui qui déchiffre, est bien mal parti pour devenir lecteur. La raison est pourtant évidente : Il est impossible d'entrer dans un domaine de savoir, quel qu'il soit, par des détails de ce domaine : c'est toujours par son ensemble, qu'on l'aborde. Personne ne commence une lecture par les premiers mots du premier chapitre. Toute lecture est toujours précédée d'une exploration de l'ensemble : on feuillette le livre, on regarde la fin, on explore l'ensemble du tract qui vient de nous être proposé... L'exploration de l'ensemble à lire est toujours ce par quoi commence une lecture. Et c'est bien ce que font les enfants — si on ne les a pas conditionnés à commencer par le début. Et ce n'est pas une formule excessive : habituer les enfants à commencer par le début des écrits, c'est installer de grandes difficultés pour eux à devenir lecteurs.
Tiens, tiens, n'y aurait-il pas une raison à ce qui semble une erreur ?
En effet, si l'on veut qu'ils entrent de plain-pied dans la lecture, il faut donc éviter qu'ils commencent par déchiffrer. Bien au contraire, il faut qu'ils prennent l'habitude d'embrasser l'écrit dans son entier, pour se l'approprier, de formuler des hypothèses sur ce que ça a l'air d'être, avant de redescendre ensuite dans le détail de celui-ci. Jamais un lecteur ne commence une lecture par le premier mot du texte...
Pourquoi, alors, le fait-on faire par les enfants ?
Autre agacement à la lecture de ces "principes" : L’enjeu du cycle 3 est de développer chez l’élève le goût et le plaisir de la lecture. Il s’engage dans une relation régulière et épanouissante avec l’ensemble des supports de lecture qui lui sont proposés.
Ah ! qu'en termes galants, ces choses-là sont dites !
Une fois de plus, nous voilà partis dans le plaisir ! Mais enfin, quand, les auteurs de ces textes "officiels" vont-ils comprendre qu'ils n'ont pas à se mêler du plaisir des élèves, ce dernier n'ayant nullement sa place dans de tels textes... Pourquoi ? Tout simplement parce que c'est une affaire personnelle qui n'a pas à entrer en ligne de compte dans des textes officiels. On n'attrape pas les mouches avec du vinaigre, et on n'apprend pas à lire aux élèves, avec un prétendu plaisir imposé ! C'est par le BESOIN de lire, et non par du plaisir,— qu'on a une petite chance d'attirer les enfants vers la lecture.
Vous voulez que les élèves lisent ? Prévoyez pour eux, des situations qui rendent la lecture indispensable. Rassurez-vous : elles sont extrêmement nombreuses. Et surtout ne l'enfermez plus dans ce ridicule "plaisir" qui n'a rien à faire dans des textes officiels ! Du reste, le vrai plaisir qu'apporte la lecture est toujours extérieur à elle : il est dans les contenus qu'elle offre, les savoirs qu'elle apporte, les explications qu'elle donne, et parfois la beauté des textes qu'elle propose. Mais la relation qu'elle crée n'est ni "régulière, ni épanouissante" toujours : la lecture d'un énoncé de problème n'a rien d'épanouissant ; celle d'une amende pour stationnement illicite, non plus.
Cette conception lénifiante — ma mère disait "cucul, la praline"— de la lecture finit par agacer : du reste la majorité des écrits que les enfants doivent lire, quand ils sont en classe, sont des lectures très sérieuses, scientifiques, culturelles, qui font partie de leurs apprentissages, et nécessitent des efforts souvent fort éloignés du plaisir.
Non ! En fait, la seule chose qu'il faut dire aux élèves sur ce point, c'est que la lecture est avant tout une arme de liberté, et d'abord une arme de libération. Si je sais lire, personne ne peut plus me tromper, me faire croire n'importe quoi : je pourrai vérifier tout ce qu'on me raconte. Et c'est là la chose la plus importante à leur dire, bien avant le prétendu plaisir — dont il ne faut jamais oublier qu'elle n'en est pas un, ni pour tout le monde, ni tout le temps — alors qu'elle libère totalement et sans condition tous ceux qui la pratiquent.
C'est, du reste, pour cela, qu'elle a été si longtemps un savoir réservé à quelques-uns... C'est jean Foucambert qui disait que la lecture est si dangereuse à mettre à la disposition de tous, que lorsque son enseignement a été ouvert à tous, la manière de l'enseigner a curieusement bifurqué sur une pédagogie aberrante, mais précisément conçue pour empêcher l'éclosion de lecteurs trop performants, trop nombreux, et surtout appartenant à des milieux sociaux, qu'il vaut mieux ne pas trop instruire, pour le cas où ça leur donnerait des idées qu'ils n'ont pas à avoir.
Par exemple, on sait que le fait de déchiffrer empêche complètement d'appréhender l'ensemble du texte, et donc de comprendre vraiment ce qui y est écrit. Or le déchiffrage, dans les textes officiels, a un incontestable succès. Comme ça ne peut pas être un hasard : on voit bien, en effet, que c'est là, un excellent moyen d'éviter que s'installe trop tôt une démarche en lecture, qui aiderait tout le monde à devenir lecteur, sans avoir besoin de trier parmi les lecteurs ceux qui ont le droit d'utiliser librement la lecture et ceux qui ne l'ont pas : on sait parfaitement quels sont les élèves qui ont, de par leur milieu social, découvert d'emblée que le déchiffrage est non seulement inutile, mais dangereux. Donc, apprendre à lire par le déchiffrage est le meilleur moyen de limiter les dangers incontestables que présente une lecture maîtrisée par tous. Et, puisque la lecture est enseignée à tous les élèves, on ne peut soupçonner les dirigeants d'intentions blâmables... Et pourtant, il est évident qu'elles sont là, bien camouflées.
C'est ici qu'on comprend mieux le sens de la question qui ouvre ce billet. Devant des stratégies évidemment retorses, et redoutables, que faire ? La réponse est dans ce billet, dans tous ceux ont précédé sur le même sujet et d'autres, écrits par d'autres collègues dans d'autres publications, et ce, depuis fort longtemps.
Que faudrait-il faire ? demandait Cyrano. La réponse va de soi : Enseigner autrement.
Mais "autrement" c'est comment ?
Précisons !
Yves Chevallard est celui qui nous a rappelé que " enseigner, c'est un jeu à deux". Cela signifie que les élèves qui reçoivent cet enseignement doivent participer activement à cette réception. Leur rôle n'a rien d'un réceptacle : ils réagissent à ce qu'ils reçoivent et renvoient à l'enseignant des informations sur ce qu'ils vont en faire.
Or, depuis toujours, ce retour indispensable à toute communication est remplacé par une sordide invention, d'une incroyable stupidité : des "évaluations", menées de l'extérieur, notées qui plus est, et servant prétendument à mieux connaître les élèves — en réalité à les trier en deux, ou trois grandes catégories : les "bons" et les "moins bons", voire les "mauvais"...
Une pratique qui doit disparaître : laide et inefficace, et qui, de l'extérieur, n'apporte et ne peut apporter aucune véritable information. Si l'on peut catégoriser assez bien les vaches, ou les porcs, dans les expositions agricoles, il serait scandaleux de vouloir en faire autant pour des êtres humains !
La plaie de l'école, ce sont les évaluations, besoin inique de vérifier ce que les élèves ont retenu, données absolument inutiles à l'enseignant, mais qui, lui donnent un pouvoir sur les élèves, à la fois excessif et dangereux.
Les évaluations, c'est aux élèves à s'occuper de ce domaine. Eux seuls sont à même de pouvoir en parler sérieusement.
Elles doivent être remplacées au plus vite par des "mises au point" régulières et prévues dès le début de l'année scolaire, toujours enseignant/élèves, ensemble, sur comment ils vivent leur travail et comment ensemble, ils pourraient l'améliorer.
L'année devrait être organisée en périodes de trois mois, chacune, avec une "mise au point" à la fin du troisième mois, effectuée par l'ensemble maître/élèves, en petit groupes, programmes en main, pour repérer avec précision ce qui semble acquis et ce qui ne l'est pas, débouchant sur des décisions de travail pour le trimestre suivant. C'est ce qu'on appelle un fonctionnement démocratique du travail de classe.
Il est bien évident qu'aucune note, d'aucune sorte, ne sera attribuée aux élèves : ce sont là des pratiques d'un autre âge, indéfendables (elles ne servent qu'à opposer les élèves, les uns aux autres) et qui doivent disparaître...
Bien sûr, je vais être accusée de rêver debout, et de dresser un programme infaisable d'une école de rêve qui n'existe pas et ne pourra jamais exister.
Il est vrai que, pour qu'elle existe, il faudrait qu'un certain nombre de conditions soient réunies : et d'abord un gouvernement politiquement d'accord avec ces données : ce fut bien possible en 1936, pourquoi pas maintenant aux prochaines élections ?
Ne suffit-il pas de convaincre certains candidats, de les aider à se faire entendre et d'obtenir que l'opinion publique les suive ?
Comme je l'ai dit dans un billet précédent : il n'est pas possible que l'état lamentable de l'école française actuelle, avec des pratiques d'un autre âge, ne finisse pas par énerver ceux qui l'aiment et ne supportent pas de la voir ainsi.
Disons-le bien haut : il faudrait qu'ils se lèvent ensemble pour remettre sur pied notre belle école primaire, à la fois républicaine et laïque.
C'est une belle invention, une école qui réunit ces deux qualités, pourtant essentielles dans une démocratie. Elles ne sont, du reste, pas nombreuses ailleurs que chez nous, et sans cesse en danger chez nous : la démocratie ayant du mal à survivre dans un pays où le capitalisme est encore roi, où la notion "d'école libre" est en tête des revendications, oubliant que la seule école vraiment libre, est celle qui, étant payée par l'Etat, n'a nul besoin de l'argent des parents d'élèves.
C'est là, une vérité trop rarement rappelée, car elle remet les choses à leur place, et les mots dans leur signification.
Il est vrai qu'on préfère souvent l'oublier...
Alors, Cyrano, ne craignons pas de le rappeler, de façon têtue, et avec toutes les redites nécessaires : c'est l'école de la République qu'il faut sauver, car elle est en danger : tels des hyènes affamées, d'autres écoles rôdent, payantes, parées de l'adjectif "libres", qui rassure et fait chic. Elles tentent d'occuper le terrain de la normalité, et de se l'approprier... Mais l'adjectif "libre" est ici trompeur : leur liberté, c'est l'argent, cette chose que, seuls, quelques chanceux possèdent, et qui reste loin des valeurs de la République, une école où les parents des élèves doivent payer ne peut pas être une école "libre".
On ne dénoncera jamais assez les effets trompeurs de certains mots : seule peut être "libre", l'école telle que Jules Ferry l'a décrite : laïque, gratuite et obligatoire...
Commentaires
1. Le mardi 5 mai 2026 à 19:38, par Jeanne
2. Le mercredi 6 mai 2026 à 09:34, par Eveline
3. Le mercredi 13 mai 2026 à 16:15, par Alain Miossec
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